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LETTRE
 

Nommer le racisme afin d’apporter des correctifs sur une base pérenne!

Par Myrlande Pierre et Philippe-André Tessier. Respectivement vice-présidente, responsable du mandat Charte et président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

Cette lettre ouverte a été publiée dans l’édition du 12 septembre 2020 de la Presse.

Comme tout problème social, le racisme, loin d’être statique, mute et se transforme. Ainsi, la distance est abyssale entre ses expressions classiques qui se réclamaient de la science et ses formes contemporaines qui renvoient davantage à l’idée de la « différenciation » (Wieviorka, 1998; Balibar, 1988). Le sujet est sensible et complexe et c’est ce qui explique tant de réticences et de résistances à l’aborder. Les résistances se retrouvent et se manifestent à des degrés divers dans beaucoup de milieux, institutions et au sein de la population. Parler de racisme et de discrimination fondée sur la « race » n’est certes pas facile, notamment lorsqu’on se dit un État de droit, de liberté et d’égalité. Ce sont les fondements mêmes de notre société qui reposent sur un ensemble de valeurs d’ouverture et d’inclusion alors que le racisme est un déni de tous ces principes.

Parler de racisme implique que l’on pose la question des rapports de pouvoir inégalitaires et des privilèges dont jouissent certains, volontairement ou involontairement, au détriment des autres.

Parler de racisme implique également que l’on réfère à la question des inégalités sociales et « raciales » et à leur reproduction dans nos sociétés. Parler de racisme conduit inexorablement à la question coloniale et à ses effets contemporains. Collectivement, nous n’avons jamais eu autant de droits et pourtant les inégalités sociales et raciales sont encore ostensibles et les manifestations de racisme ne tarissent pas. Ce constat impose que les institutions portent une attention renouvelée dans l’énonciation et l’application de politiques publiques et du droit en tenant compte qu’elles sont également traversées par des rapports sociaux qui évoluent tant dans leurs narratifs que par ceux qui participent à leur transformation.

Le racisme : une trame narrative et des postures institutionnelles évolutives

Récemment, le 19 juin 2020, une résolution condamnant le racisme systémique et les violences policières a été unanimement adoptée par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU à l'issue d'un débat historique. À ce titre, Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a dénoncé devant le Conseil le racisme systémique et appelé à faire amende honorable pour des siècles d'oppression des populations noires. L’ONU statue en ce sens, qu’en filigrane de la violence raciale, le racisme systémique et le profilage racial d’aujourd’hui, se cache l’incapacité de reconnaître et de confronter les séquelles de la traite négrière et du colonialisme. 

L’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) pour sa part a produit le 3 juin 2020 un rapport sur le racisme et la discrimination systémiques dans les compétences de la Ville. Démarche de consultation résultant d’un mandat en vertu du droit d’initiative citoyen prévu à la Charte montréalaise des droits et responsabilités. « L’analyse de la documentation fournie et des témoignages entendus amène la Commission sur le racisme et la discrimination systémique à conclure que la non-reconnaissance formelle du caractère systémique du racisme et de la discrimination dont sont victimes les groupes racisés et les personnes autochtones empêche la Ville de se doter des outils nécessaires pour s’attaquer véritablement au problème ». La mairesse de Montréal a reconnu formellement le 15 juin dernier le caractère systémique du racisme et s’est engagée à le combattre.

De son côté, l’Ontario a adopté en 2017 une Loi ainsi qu’un plan stratégique contre le racisme qui se sont déclinés en une stratégie de lutte comprenant des mesures proactives pour lutter contre le racisme systémique et le prévenir dans la prise de décision, les programmes et les services du gouvernement. Les principes directeurs de ce plan spécifient clairement et sans ambigüité le caractère systémique du racisme et insistent sur le lourd fardeau socio-économique de ses effets. Une posture qui vise à s’attaquer aux racines profondes de ce mal social.

Le racisme est un problème social et une question intrinsèque aux droits de la personne

Partir de l’hypothèse selon laquelle l’inscription du racisme constitue une simple barrière à l’intégration des membres des minorités racisées, des communautés noires et des peuples autochtones en particulier éclipse la spécificité et la complexité de ce problème. Toute action gouvernementale dans ses objectifs et ses instruments devrait mettre l’emphase sur ses manifestations institutionnelles, structurelles et systémiques. Les institutions doivent, en ce sens, se prémunir de mécanismes d’alerte dans la conception de politiques publiques et d’un cadre normatif d’évaluation d’impact. Autrement, nous assisterons au maintien du statu quo en matière de lutte contre le racisme en préconisant une approche « soft » qui misera sur l’expression individuelle du racisme qui n’engendrera pas les effets probants et substantiels escomptés.

Les membres des communautés noires, des peuples autochtones et des minorités racisées continuent d’être sérieusement désavantagés dans la société. Pensons en outre, à leur sous-représentation chronique dans l’administration publique; ou encore, aux taux de chômage plus élevés, aux inégalités de revenus, etc. Ces minorités sont moins susceptibles d’avoir accès à des emplois gratifiants dans les postes stratégiques de direction comme le souligne un récent rapport de Statistique Canada publié le 13 août dernier. Plus souvent qu’autrement, les Noirs, les personnes autochtones et les personnes racisées sont relégués dans des positions hiérarchiques moins favorables au sein des organisations publiques comme dans le secteur privé. Ce ne sont que quelques exemples des disparités socio-économiques qui se perpétuent. 

Si la « race » tout comme le « genre » n’existent pas scientifiquement, elles sont néanmoins « la plus tangible, réelle, brutale, des réalités » au sens de Colette Guillaumin.[1] Le processus de construction et d’assignation d’une identité ethnique et raciale ou de genre reste un marqueur social qui malheureusement essentialise et définit encore trop souvent, le traitement qui sera attribué à des groupes de personnes, la place que des citoyens et citoyennes occupent dans l’échelle sociale et dans la hiérarchie des organisations.

Les difficultés liées au fait d’être Noirs, Autochtones ou racisés et d’être confrontés de manière récurrente à la discrimination et au racisme structurel, institutionnel et systémique en milieu de travail et dans d’autres sphères d’activité, tels que le système de justice ou de la sécurité publique, le milieu de l’éducation, le système de la protection de la jeunesse, le logement, la santé, etc., créent un profond malaise démocratique et une injustice sociale qu’il faut nommer afin d’apporter des correctifs sur une base pérenne et systémique. Le racisme n’est pas seulement un problème social, il est également une question intrinsèque aux droits de la personne. Rappelons que la quête de l’égalité, la modernisation de la société québécoise ainsi que la mise en place de l’État-providence québécois ont constitué le fondement de la Révolution tranquille et c’est sous cette impulsion que la société québécoise assistait à un extraordinaire mouvement d’émancipation des femmes et de décolonisation dans plusieurs pays du Sud. C’est d’ailleurs cette histoire de transformation et de réformes sociales qui a profondément changé le Québec dans sa façon de concevoir le monde et ses liens sociaux. Cette histoire commune nous permet de croire en la possibilité d’un changement qui contribuera à l’émergence d’une citoyenneté réelle et au plein exercice des droits reconnus dans la Charte des droits et libertés de la personne pour l’ensemble des citoyennes et citoyens du Québec.

Nous prenons aujourd’hui la parole pour appeler à des changements d’ordre systémique, structurel et institutionnel. Les rapports et les études portant sur le racisme systémique, le profilage social et racial sont éloquents. Le premier ministre du Québec a créé un Groupe de travail en juin 2020 dans l’objectif de produire rapidement un train de mesures visant à s’assurer de l’égalité de fait entre les individus. La conjoncture est favorable pour s'attaquer à la problématique du racisme systémique et à ses causes profondes ainsi qu’à ses multiples manifestations telles que la discrimination et le profilage racial. Une telle conjonction d’intérêts, l’histoire nous le confirme, n’arrive qu’une fois par décennie ou deux. Ne ratons pas ce rendez-vous collectif et engageons-nous dans une démarche inclusive, transparente et pragmatique pour l’égalité des droits et des chances pour toutes et tous ; en d’autres termes, pour un nouveau contrat social.

L’enjeu fondamental reste donc de trouver des réponses politiques au caractère systémique et structurel du racisme qui continue à opérer dans nos sociétés démocratiques et qui culmine par des pratiques de profilage racial et par des processus d’exclusion et de discrimination systémique dans différents domaines. Nous insistons en ce sens sur la nécessité de trouver des solutions systémiques à un problème fondamentalement structurel et institutionnel, car nier ou édulcorer ces attributs du racisme, résulterait à un statu quo intenable qui ne conduirait à aucun résultat significatif et tangible pour venir à bout d’un problème social qui brime des vies, détruit des rêves et ronge le tissu social. Et c’est toute la société qui en paie le prix.

[1] C. Guillaumin est une sociologue française et une militante antiraciste et féministe. Elle est une théoricienne importante des mécanismes du racisme, du sexisme et des rapports de domination.

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